François Cherix, le missel et la tombe
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
François Cherix, mon pestant, mon cimetière, comment
expliques-tu cela, toi qui expliques toujours tout, qu’il te suffise
de toucher un sujet pour que chacun s’en lasse et le rejette et le
vomisse? Comment fais-tu, François, mon François, pour fossoyer
ainsi, irrémédiablement, les causes que tu défends? L’Europe, la
fusion Vaud-Genève, la réforme des institutions, tout, toujours,
finit enseveli sous ton goupillon. Et, si encore, on ne faisait avec
toi qu’enterrer, mais cela ne te suffit pas. Il te faut encore infliger
à la famille, aux amis, au peuple enfin, missel en mains, tes
oraisons de fausset, tes implorations gonflées de béate vanité,
tes sombres et égotistes méditations.
Hélas, hélas, François, tu te rêves pasteur, menant ton troupeau
aux rives de la sagesse et te voilà tout bêlant, tout remuant, tout
laineux de ta propre conscience, de ta propre estime, du statut
que tu te donnes. «Je suis un agitateur d’idées», dis-tu et fais-tu
dire volontiers. Le pluriel est assez singulier: tu n’as jamais eu
qu’une idée.
Une idée, François, une seule. A t’en croire, la Suisse est
bloquée, le monde politique déconnecté de la réalité et les
Suisses profondément malheureux. La voilà ton idée, ta
réflexion, ton antienne vingt ans répétée, et cela est bien morose
et cela est bien ennuyeux. Parce que, si les Suisses sont
malheureux (encore faudra-t-il prouver qu’ils le soient), c’est
tristement parce qu’ils ont choisi de l’être. Et te voilà tout
aussitôt fustigeant évidemment «la démocratie directe, trop
lourde, trop lente, réfrénant les audaces». En somme, il faudrait
forcer le peuple d’être heureux… et audacieux Quelle fatuité,
François, et puis de quelles audaces parles-tu? Des tiennes? Elles
sont si convenues qu’on les voit laquées comme des cercueils.
Changer le mode d’élection du Conseil fédéral, fusionner les
cantons, défaire le fédéralisme à vingt-six pour le remplacer par
un fédéralisme à huit, puis à trois, puis à cinq, puis, puis, puis...
S’il s’agit-là de tes audaces, François, que doivent être tes folies?
Oser un second sucre dans la tisane pectorale? Traverser au
rouge? Militer au Parti socialiste?
Tes révolutions et tes audaces, François, elles ont la forme et le
poids du stratus hivernal: elles couvrent ce pays d’un gris de
tombeau et – voilà enfin que tu as gagné – ça fait un peu
désespérer de la démocratie.