On le surnomme le fouille merde de la
République. Mais, au fond, que cherche
vraiment Rémy Pagani?
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Il est celui qui fait trembler la République de Genève. A chaque fois
qu'il fait une dénonciation au nom du Syndicat des services publics
(SSP), des têtes tombent. Rémy Pagani a dévoilé des
dysfonctionnements à l'Etat de Genève qui ont fait halluciner tout le
canton. Fleurs et arbustes livrés gracieusement par le Service des
espaces verts (SEVE) à des personnes, des associations ou des
entreprises amies du chef de service et du Parti radical. Des ventes à
l'Office des poursuites dont les fruits ont fini dans les poches de
certains fonctionnaires. Des travaux réalisés gratuitement par des
élèves du Centre horticole de Lullier à des personnalités de la vie
politique genevoise, proches, encore une fois, du milieu radical...
Rémy Pagani est celui qui a fait éclater au grand jour certains des
plus gros scandales de Genève. Des scandales qui ont éclaboussé rien
moins qu'un conseiller d'Etat et le chancelier du canton. Et coûté le
poste à de nombreux fonctionnaires. Il y eut tour à tour l'affaire du
SEVE qui fit démettre de ses fonctions son directeur, celle de l'Office
des poursuites et faillites qui fit également la peau au directeur et
envoya quelques responsables en prison et, enfin ,celle de l'Ecole
d'horticulture de Lullier qui fit prendre la porte de sortie au directeur
adjoint.
«Fouille merde de la République», «Emmerdeur numéro un»,
«Eradicateur de radicaux»... Après avoir inspiré les sketches les plus
tordants des revues genevoises, Rémy Pagani, qu'on caricature caché
dans des poubelles épiant les échanges de cadeaux que se font élus
et notables de la place dans le jardin d'hiver du chancelier d'Etat
Robert Hensler, assume les sobriquets les plus divers. «Fouille merde,
je n'aime pas, commente-t-il. C'est quand même très péjoratif.»
Emmerdeur, passe encore. Quant aux radicaux, il jure que ce n'est
pas eux qu'il vise. Pourtant, c'est à nouveau l'un des leurs qui s'est
retrouvé dans le collimateur du syndicaliste. Ses récentes accusations
ont en effet mis en cause le directeur de l'Office pénitentiaire de
Champ-Dollon, Constantin Franziskakis. Rémy Pagani a rapporté la
rumeur selon laquelle le chef de la prison affectait gracieusement ses
prisonniers à l'entretien de son appartement et des propriétés privées
de notables radicaux. Mais, cette fois-ci, l'enquête n'a rien donné.
Constantin Franziskakis est blanchi et a déposé plainte – «contre X et
pas contre moi!», s'insurge Rémy Pagani – pour calomnie. «Il faut
arrêter de me prendre pour un imbécile! Depuis l'affaire de Lullier, le
juge me somme de rapporter toutes les rumeurs qui me parviennent.
Alors je le fais.» Après quoi court-il, ce syndicaliste et député de
l'Alliance de gauche? «Je n'ai pas de mission. Je suis là pour
représenter les salariés contre les attaques néolibérales.» Une
vocation somme toute assez banale pour un syndicaliste. Il y a
forcément quelque chose de plus chez Rémy Pagani qui puisse
justifier d'un palmarès de scandales aussi impressionnant.
Ce n'est pas cagoulé au fond d'une poubelle qu'il nous reçoit, mais à
sa place de travail au syndicat. Là où tout commence. «C'est ici que
les gens m'appellent ou qu'ils viennent me voir pour me faire part de
leurs problèmes au travail. Mon principe de base, c'est qu'ils sortent
de mon bureau avec une meilleure situation que quand ils sont
rentrés.» Si, du moins, ils trouvent la sortie. Car le bureau du
syndicaliste ressemble à l'antre d'un chercheur fou. On y trouve
même un Gaston Lagaffe qui tente désespérément de lui monter
une étagère Ikea de plus. C'est qu'il croule sous des piles et des piles
de paperasses, le syndicaliste. Des notes à n'en plus finir, des
comptes rendus, des courriers en tout genre. En trente ans de
syndicalisme, forcément, il a vu défiler beaucoup de monde. «Les
gens viennent à moi par habitude. Et parce qu'ils savent que je ne
lâche jamais le morceau. Une confiance réciproque s'établit.» Un
homme à l'écoute. Son portable sonne pour la troisième fois depuis le
début de l'entretien. «Oui, Madame, voyons-nous à cette cafétéria à
midi, vous me raconterez.» Les affaires marchent bien et, avec le
succès, Rémy Pagani a dû développer ce qu'il appelle «mes trucs
professionnels.» Le tri d'abord. «Maintenant, au bout de deux
minutes, je sais si c'est du sérieux ou pas.» Et si ça l'est, «mon rôle
est alors d'organiser les gens. Etablir avec eux les mesures qu'ils faut
prendre pour améliorer leur situation.» A quand un écriteau «Bureau
des plaintes» cloué à sa porte? Il rit. Mais c'est pour mieux se
reprendre. Toujours. Car son boulot, ce n'est pas de la rigolade:
«Contrairement à ce qu'on pense, j'ai une certaine éthique dans mon
travail.»
C'est là tout le souci de Rémy Pagani: qu'on le prenne au sérieux.
Après une émission d'Infrarouge à laquelle il avait participé, sa
collègue de bureau s'est permise de lui adresser un compliment:
«C'était super», s'est-elle exclamée. Eh bien, c'en était trop. «Je lui ai
dit: «Ah non! Pas de ça! Pas de flatterie au bureau!», a rétorqué le
syndicaliste. Parce que, au boulot, il faut être «rigoureux. Il faut
toujours avoir une forte exigence personnelle. Dire c'est génial n'est
pas intéressant.» C'est pour l'amélioration du sort de ceux qui
souffrent que Rémy Pagani se bat. «Ce sont les gens mobbés qui me
mandatent. Vous ne vous rendez pas compte de la souffrance que
subissent les gens mobbés.»
De ces gens qui ont mal et dont il se veut le porte-parole, Rémy
Pagani en parle comme d'une famille. Une famille à laquelle il veut
appartenir. Viscéralement. Contre ces attaques néo-ibérales, comme
il les appelle, il fait «comme les sauvages quand l'un d'eux se fait
manger par un crocodile». Il organise la mobilisation. Tout faire pour
sauver ceux qui restent.
Où l'on apprend qu'il vient d'ailleurs
Rien ne vouait pourtant Rémy Pagani, petit-fils d'émigré tessinois, au
combat prolétaire, ni même syndicaliste. Son père était chef
d'entreprise, la logique familiale aurait voulu qu'il le soit à son tour.
Mais à la bourgeoisie moyenne qu'il renie presque – «je préférerais
qu'on en parle pas trop» – Pagani choisit la Suisse d'en bas.
Convaincu qu'elle a de lui. Il va jusqu'à brandir sa fiche de paie pour
légitimer son rôle et revendiquer son appartenance à une autre classe
sociale que celle dont il est issu. «Je continue à gagner 5000 francs
par mois. Et ça ne changera pas.» Il ajoute: «Je défile aux manif aussi!
Je suis sur le terrain.» Et enfin: «Je défends les salariés.»
Tout dans le monde de Rémy Pagani semble se diviser en deux
camps. Les bourgeois et les salariés, les exploiteurs et les exploités...
Une dualité qui trahit une version simpliste de la société, certes, mais
qui a le mérite d'ancrer le combat de ce justicier du social. De révéler
sa droiture, d'exacerber la volonté du personnage, sa franchise. Pour
lui, le monde est aussi fait de ceux qui pensent et ceux qui agissent. Il
est résolument de cette deuxième catégorie, «du terrain», comme il
dit. Il veut toujours pouvoir mesurer concrètement les conséquences
de ses actions, Rémy Pagani. Tout parti confondu, il y a ceux qui
comprennent son action, «des gens corrects qui voient que je ne suis
pas un fouteur de merde», et les autres. On lui connaîtrait même des
admirateurs parmi les libéraux. De ceux qui font de «la politique pour
intellectuels», en revanche, «si je pouvais être embastillé, plaisante-til,
ils seraient bien contents!» Mais, paradoxalement, plus son tableau
de chasse est garni, moins il craint les ennemis. «Quand j'ai
commencé comme député, j'ai reçu des lettres ordurières. Mais,
depuis cinq ans, plus aucune lettre de menace. Ça veut dire que je
suis bien calé. Si j'agis dans ce cadre là, je suis safe.»
S'il fallait appliquer à la description de Rémy Pagani une vision duale
des choses, on opposerait à la virulence du personnage, quand il
défend les salariés, sa pudeur, son extrême réserve, quand on
l'interroge sur ses proches. Sa femme, ses filles, l'autre famille. Son
timbre de voix perd une centaine de décibels d'un coup. «N'en dites
pas trop», dit-il. Le syndicaliste ne cache pas qu'il redoutait de se
rendre avec sa femme à la Revue de Genève, sachant qu'elle
caricaturait sa dénonciation de l'affaire dite de Lullier. «J'étais gêné.
Mais pour elle. Je n'aurais pas voulu qu'elle ait honte ou je ne sais
quoi.» Alors, à la fin du sketch, il scrute illico la réaction de madame.
Elle rit. Il respire.
Il est donc des sujets où Rémy Pagani se montre mal à l'aise, gêné.
Lorsqu'on lui demande ce qu'il pense du manque de candidatures
féminines au prochaines élections cantonales, on s'attendrait à un
discours engagé. Il n'en est rien. «Je ne cause pas des femmes, des
féministes... C'est entre elles et elles que ça se passe.» Oups... ça y
est, il sent qu'il s'est planté. «Je suis très maladroit avec cette
question.» Ou simplement machiste? «Peut-être qu'il y a une forme
de machisme...» On apprécie l'honnêteté. On serait même tenté de
l'excuser, tellement sa maladresse paraît sincère. «J'écoute très
humblement les féministes, mais je ne dis rien. Je sais que je peux
dire des bêtises. C'est probablement mon éducation, j'étais le garçon
de la famille...»
Il n'y a pas que le féminisme qui embarrasse Rémy Pagani, la
xénophobie aussi. Il a décidé qu'il ne donnerait aucune consigne de
vote concernant la libre circulation des personnes. Parce qu'il y a
«trop de tensions, trop de dérapages, dit-il. Alors je me protège.» Il
veut réserver ses commentaires uniquement à la question de
«l'instabilité du marché du travail et le contrôle des salaires. Ça fait
six ans, depuis les Bilatérales I, que j'affirme qu'on dérégule le
marché, et je continue à le prétendre aujourd'hui. Dans le cadre des
votations, je ne réponds qu'aux questions qui touchent aux mesures
d'accompagnement.» C'est bon, la voix de Pagani a retrouvé son
niveau sonore habituel.