De la congélation en politique
C'est fou ce que le froid réchauffe, qu'il rassure. Gelée,
givrée, frigorifiée, la demande suisse d'adhésion à
l'Union européenne ne nous a jamais fait si chaud au
coeur. Les politiciens de tous bords fondent
littéralement de bonheur devant la porte de ce
congélateur cinq étoiles, transis de joie face à la solidité
du cadenas. Tant que c'est bouclé, rien à décider, rien à
inventer. Si ce n'est un nouveau lexique politique, qui
décline la glace comme l'a fait ce radical, le dimanche
de votations: «Ne bougeons rien, surtout rien,
respectons la chaîne du froid.»
Le froid est donc devenu le nouveau concept politique
suisse. Froid comme un conseiller fédéral un soir de
victoire, froid comme un éditorial de rédacteur en chef
le lendemain. Froids comme les arguments utilisés en
campagne: ne craignez rien, personne ne va venir, la
Suisse ne fait envie à personne, elle laisse froid. Aucun
plombier polonais, médecin lituanien, dentiste hongrois
n'a la moindre envie de débarquer. Cette ministre
lettone en témoigne: la Suisse est «ennuyeuse».
Et cela nous rassure! Superbe cas d'école pour
psychiatre en mal de nouvelle névrose: les Helvètes
sont heureux lorsqu'ils n'inspirent aucun désir. Ils ont la
libido inversée, absurde. Ils savent si peu manier
l'émotion en politique qu'ils laissent toute la place à
l'UDC, cantonnée dans le registre négatif. Une émotion
politique positive? Vous n'y pensez pas, cela pourrait
effrayer l'électeur.
En matière européenne, les politiciens suisses ne vont
plus avancer que congelés et les bras collés au corps,
comme Pingu sur sa banquise. A l'aube de la glaciation
qui s'annonce, qu'on nous permette tout de même
d'allumer une petite flamme de briquet, fragile et
audacieuse: il n'est pas sûr que la votation sur la libre
circulation des personnes aurait reçu un accueil aussi
positif dans les pays qui nous entourent. La Suisse qui
se veut hors de l'Europe vient, paradoxalement, de lui
donner une belle leçon d'intégration par les peuples. Et
ça, bon sang, qu'est-ce que ça donne chaud.
Ariane Dayer