PIÈGES À CONSOMMATEUR

Le mariage suisse est un bon article
d’exportation

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

Les Japonais sont le seul peuple au monde dont on serait
bien en peine de déterminer la religion ou même de
décider s’ils en ont une. Ainsi, les rites de la naissance
sont couramment célébrés dans le rite shintoïste et ceux
des funérailles selon celui du bouddhisme. En revanche, le
mariage chrétien s’est imposé dans la majorité des cas.
Sans doute parce qu’il est entouré d’un folklore, dont
l’élément le plus séduisant est la robe blanche de la
mariée.

Comme les mariés n’ont nullement l’intention de se
convertir, les prêtres et les pasteurs, moins
accommodants que les religieux shintoïstes ou
bouddhistes, refusent obstinément de se prêter à ce
simulacre. Peu importe. Il se trouve des professionnels
simulateurs du mariage chrétien, qui revêtent une aube et
jouent le rôle du ministre du culte, pour des honoraires
variant entre 100 et 200 dollars. Comme les Japonais
insistent pour que ce célébrant soit occidental, le plus
souvent, celui-ci ne maîtrise pas le japonais. Il prononce
donc des phrases dont il ne comprend pas le sens, tandis
que les mariés se plient à un rite dont ils ne comprennent
pas la signification. C’est une conception intéressante du
mariage et de la religion.

Cet intéressant penchant des Japonais pourrait donner
lieu à une activité profitable pour la Suisse. En plus de la
robe blanche de la mariée, nous disposons de nombreuses
chapelles et églises, implantées dans des sites près de
montagnes et de lacs, munies d’orgues historiques et
d’organistes virtuoses. Les gardes suisses à la retraite
foisonnent.

Après la cérémonie pseudo-religieuse, nous pourrions
proposer une verrée bien de chez nous. Comme les
Japonais sont peu connaisseurs en vins, ce serait
l’occasion de liquider les stocks surabondants de
chasselas de basse qualité, achetés au litre à Coop et
revendus aux mariés au prix du Dom Pérignon. Avec des
flûtes au sel et des rebibes de sbrinz, l’exotisme serait
garanti. Le repas serait, à choix, une fondue ou une
raclette. Quelques vaches munies de cloches fourniront
un fond sonore.

Pour le haut de gamme, on pourrait proposer le choeur
des armaillis de la Gruyère et un cor des Alpes. Nos
palaces possèdent des suites royales à 5000 francs la
nuit, qui manquent de clients pour l’instant. Afin que
l’illusion soit complète, on pourrait demander à un
municipal à la retraite de monter un mariage civil de
derrière les fagots, avec une allocution en dialecte hautvalaisan
pour faire pittoresque. Moyennant finances
supplémentaires, on proposerait la totale avec fanfare
municipale, choeur des écoliers et cortège en calèche
dans les rues pavoisées aux couleurs du Pays du Soleil
levant.

Le seul obstacle à cette activité rémunératrice se situe du
côté des Eglises. Pas question de fléchir un prêtre ou un
pasteur. Cependant, ils n’arrêtent pas de célébrer des
mariages religieux entre Suisses qui ne mettent jamais les
pieds à l’église, sauf ce jour-là. Il faut en déduire qu’un
mauvais chrétien suisse a des droits qu’un bon
bouddhiste-shintoïste japonais ne possède pas. Dès lors, il
faudra en rester à la solution du ministre du culte factice.
Ici interviendraient les nombreux comédiens suisses au
chômage, qui y trouveraient un complément inespéré de
revenu.

Selon les dernières statistiques, il y a 800 000 mariages
par an au Japon. Si nous captions ne fût-ce que 10% de ce
marché et que nous parvenions à fixer le prix minimum
tout compris, transport assuré par Swiss, à 10 000 francs,
cela ferait un pactole de 800 millions par an pour notre
tourisme et notre compagnie aérienne. Comme la Suisse
tient à devenir une réserve d’Indiens au coeur de l’Europe,
il faut absolument qu’elle exploite son folklore.

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