«Tous est à 10 francs!» (sic)
Quittant les bancs d’école pour se généraliser dans la rue, la
faute d’orthographe se banalise, et personne n’y prend garde.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Sur le trottoir de l’avenue des Terreaux à Lausanne, un magasin
de disques affiche ses prix cassés sur une ardoise publicitaire:
«Tous est à 10 francs.» La faute d’orthographe est
impardonnable. D’abord, parce que, à l’école obligatoire, les
enseignants consacrent annuellement des heures à étudier
l’accord de «quelque, même, tout» et rappellent à leurs ouailles
que l'orthographe est un devoir civique Ensuite, parce que l'oubli
des règles syntaxiques, consommé dès la fin des études, obéit à
ce principe imbécile selon lequel "la culture, c'est ce qui reste
quand on a tout oublié". Or, la culture, comme le silence, est
bruissante de mots, de grammaire, d'accords du verbe avec le
sujet et de "quelque, même, tout". Enfin, parce que cette faute
grossière relève d'une formidable indifférence de notre société à
l'égard du medium, l'essentiel étant dans le message: après
tout, «Tous est à 10 francs» peut être malgré tout compris de
toutes et de tous. Et ce mépris du medium qu'est l’écriture met
en péril le statut même de la littérature. Gustave Flaubert, dont
on dit que le vocabulaire est le plus riche de toute l’histoire de la
narration française, passa des heures à se demander si, dans
Madame Bovary, le jeune Léon devait dire à Emma: «Vous irez?»
plutôt que «Irez-vous?» Il opta pour la première solution qui lui
semblait plus douce et plus appropriée, puisque le "v", qui est
une consonne dentolabiale, fait vibrer les lèvres du jeune homme
amoureux, au lieu que le "i", voyelle fermée antérieure non
arrondie, introduit une certaine dureté dans l'attaque de la
phrase, incompatible avec l'idylle naissante entre les deux
personnages. Si le message seul lui avait importé, Flaubert eût
résumé cet extrait d'une phrase: Léon veut niquer Emma.
Dans Le masque vide (1928), René Magritte a posé une forme
incertaine dans un décor incertain. On dirait un tableau, dont on
ne verrait que le châssis, posé sur le parquet d’un théâtre.
Puisque la toile est invisible, le spectateur est forcé de se fier
aux indications écrites au dos. Mais, loin de le renseigner, cellesci
l’égarent. Les mots logent dans des compartiments totalement
inadaptés et cohabitent d’une façon parfaitement incongrue.
Pire, leur labilité établit des concordances déconcertantes entre
un corps humain et une forêt. Interrogeant sans relâche
l’aptitude des mots à décliner des représentations stéréotypées
du réel, Magritte nous rappelle qu’un peintre recrée le monde à
son image et à sa fantaisie, qu’il est libre d’attribuer au ciel une
forme originale, libre d’aménager des équivalences formelles
entre un homme et un végétal. Gais compagnons du monde
libre, électrons du vivant, les mots exhalent dès lors des
messages absurdes, pluriels, éphémères, comiques et d’autant
plus étranges et inquiétants que cette cacophonie du signifié
repose sur une facture hyperréaliste de la composition, une
calligraphie scolaire digne d’un premier de classe et sur le
respect scrupuleux de l’orthographe. Un point c’est tout.