Presque tout sur presque rien
Sous les sunlights et dans la joie, Miss Suisse se dévoile et
attente quotidiennement au respect de sa vie privée.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Bien sûr, on ne sait pas tout, mais le peu qu’on sait d’elle, c’est
déjà trop. Depuis un mois et demi qu’elle a été élue Miss Suisse
2005, Lauriane G. dévoile les petits riens de sa vie privée. Le
public connaît ainsi son goût pour les bonbons, sa passion pour
Tilou, son lapin, découvre les moindres recoins de son deuxpièces
à Prilly, sait qu’elle veut être avocate, que sa pudeur lui
interdit de poser nue, qu’elle a raté son permis de conduire,
qu’elle aime le sudoku, que le boucher de sa commune l’aime
bien, même si elle déteste les saucisses, que son ami l’appelle
son «petit jouet», qu’il aime sentir la crème de bébé qu’elle
applique sur sa peau… Ce torrent dégoulinant d’insipidités
relève de ce que le magazine L’Express appelle, citant
Finkielkraut, «le tout à l’ego» de notre société contemporaine où
les anonymes comme les stars et les hommes politiques aspirent
à devenir soudain de véritables «bêtes d’aveu». Et même si la
moisson de renseignements ne dépasse pas le seuil du
misérabilisme, Miss Suisse 2005 contribue, par sa présence
médiatique quotidienne et l’incessante distillation de ses
confidentielles platitudes, à l’hégémonie du «je-suis-partout» et
à une inquiétante accoutumance à la violation de la sphère
privée. «La liberté de l’image, conclut en effet L’Express, met
aujourd’hui en péril la liberté de l’individu» et l’on en vient à
regretter le temps des secrets d’Etat, quand Mitterrand cachait
Mazarine et son cancer.
En 1863, le peintre Alexandre Cabanel remportait, avec sa
Naissance de Vénus le premier prix du prestigieux Salon de
Paris. Dans la plus pure tradition académique et répondant aux
aspirations d’une bourgeoisie licencieuse, Cabanel avait peint
une déesse lascive et nue, aux chairs nacrées et généreuses,
couchée sur la crête des vagues comme une prostituée vautrée
sur un sofa. Les yeux entrouverts, elle se sait contemplée et, loin
d’en éprouver quelque gêne, offre au regard des visiteurs ce que
la décence autorisait, c’est-à-dire tout, hormis le sexe et la
pilosité. La même année, Edouard Manet exécutait son fameux
Déjeuner sur l’herbe dans lequel un peintre et son modèle,
accompagnés d’un couple d’amis, s’accordent une pause au
bord d’un étang. La jeune femme au premier plan tourne la tête
dans notre direction, comme si, incorporés au tableau, nous
écrasions une brindille par inadvertance. Intrus plutôt que
spectateurs, nous faisons irruption et surgissons au milieu d’une
intimité à laquelle nous n’étions pas conviés. Aussi, loin
d’apprécier notre présence, la jeune femme interroge la nature
du regard et du fantasme qui nous a conduits jusqu’à elle. Etesvous
ici pour le nu? Ou pour la peinture? Après Manet et le
scandale perpétré par cette toile accablante, le nu féminin ne fut
plus jamais le même. Parce que Manet avait peint une allégorie
de la dignité, là où Cabanel avait peint une ode au voyeurisme.
C’est à ce carrefour des valeurs que Miss Suisse, pour le salut de
son âme et de son intégrité, est invitée expressément à se
déterminer.