L'INFO

Cherchons expert en pain paillasse

Procès Pouly: pas un boulanger en Suisse pour expertiser le pain
paillasse!

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

La Suisse souffre d'un nouveau mal: la pénurie d'experts en pain.
Moins pire qu'une pénurie de pain tout court, me direz-vous, mais
quand même, pour la présidente du tribunal de police (TP) genevois,
en charge du procès Aimé Pouly, la situation est fort gênante. Voici
trois ans en effet que la justice cherche à élucider le mystère de la
paternité du fameux pain paillasse. Recette volée aux Français et
abusivement brevetée par Aimé Pouly, homme d'affaires contesté ou
miraculeuse découverte d'un talentueux boulanger une nuit, alors que
son ouvrier s'était endormi devant le four à pain? La juge Pauline
Erard Gillioz pensait avoir enfin trouvé le moyen de trancher: faire
expertiser la baguette torsadée par un maître boulanger pour savoir
si le paillasse de Pouly diffère ou non du traditionnel paillasse
français. Mais voilà. Elle a eu beau faire le tour de la Suisse à la
recherche d'un expert qui veuille bien soumettre son palais à
l'analyse du paillasse, elle n'a trouvé personne. Personne sur la
centaine de maîtres boulangers que compte le pays! A chaque porte
de boulangerie à laquelle elle a frappé, toujours la même réponse
embarrassée. «Heu, désolé, chère madame, mais vous savez, je le
connais bien, moi, Aimé Pouly...» Ainsi, lors de la dernière audience
en date du procès, la présidente n'a eu de choix que de communiquer
à Me Junod, qui représente Aimé Pouly, et à Me Garbade, pour la partie
adverse, l'affligeant constat: «On ne trouvera pas un spécialiste en
Suisse qui accepte de s'exprimer sur le pain paillasse, vu la présence
de Pouly dans le pays.»
La trouille au ventre, les boulangers suisses? Peur de se faire coller un
pain à la sortie du tribunal s'ils venaient à désavouer Aimé Pouly? Il
est clair que, avec ses 800 points de vente aux quatre coins du pays,
le «gros» boulanger vaudois a de quoi impressionner ses petits
camarades. «J'en avais bien trouvé un dans le canton de Vaud qui,
d'après son CV, était très compétent, raconte aujourd'hui la juge
Pauline Erard Gillioz. Il avait tout ce qu'il fallait. Mais lui, comme tous
les autres, était en relation directe ou indirecte avec Pouly. Donc,
forcément, il ne pouvait pas s'exprimer. J'ai cherché surtout en Suisse
romande, poursuit encore la présidente du TP, mais on m'a dit que,
en Suisse aémanique, ce serait la même chose. Pouly est présent
partout.» L'homme siège en effet aux côtés des maîtres boulangers
dans toutes les associations professionnelles du pays. Et il ne reste
plus beaucoup de boulangeries, même parmi les plus reculées de
Suisse, qui ne se soient pas résolues à acheter la licence du pain
paillasse. Bref, trop fort à lui tout seul, le boulanger Pouly est capable
de faire taire la profession des boulangers tout entière... et mettre la
justice dans le pétrin!
Car, en dernier recours, la présidente Erard Gillioz, fatiguée par ses
recherches infructueuses, a décidé de renvoyer l'affaire au Parquet,
qui l'a lui-même renvoyée à un juge d'instruction. «Nous n'avons pas
l'habitude, nous, au tribunal de police, de faire des instructions
complexes, explique-t-elle. Ce sont les juges d'instruction qui ont les
contacts à l'étranger par exemple et qui sont plus à même de
nommer un expert dans un domaine précis. Comme je ne trouvais
personne en Suisse, il fallait bien qu'on m'aide à trouver ailleurs.»
Sauf que le TP est bien censé mener seul et jusqu'au bout l'instruction
d'une affaire. Un tel renvoi au Parquet, puis à un juge d'instruction
pour cause de pénurie d'experts suisses – du jamais vu! – constitue
bien, ce que la présidente Erard Gillioz qualifie elle-même
d'«innovation de procédure». Ainsi, c'est plus de six mois de bricolage
judiciaire que la frousse des boulangers suisses auront coûté au
procès Pouly qui pédalait depuis trois ans déjà dans la semoule. Tout
ça pour se retrouver, au final, avec un expert français à la barre.
Et ce n'est pas fini! Car, si le choix de la nationalité française de
l'expert satisfait plutôt Me Garbade, convaincu qu'en Suisse «tout le
monde est lié» et que Pouly a bien breveté la recette déjà existante
du Français René Payet, elle n'arrange pas Me Junod. «Le même
problème se pose avec un expert français, madame la présidente,
s'est-il exclamé lors de la dernière audience. Puisque tous les
boulangers de France font partie de la même fédération! Bientôt,
conclut-il, on devra aller chercher des experts en Afrique ou en Asie
pour être sûr qu'ils ne soient pas en lien avec cette affaire!» Bref,
autant dire que, dans ce procès, la présidente du tribunal de police a
encore du pain sur la planche.

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