L'ÉDITORIAL

Mort aux vaches

A genoux, tous les braves! Les adorateurs du
politiquement correct, les passionnés du bien-pensant!
Les vaches en plastique de la Cow Parade ont rapporté
420 000 francs aux enchères de la Foire de Genève,
toute fière d'avoir participé à la vente de «ces
majestueux chefs-d'oeuvre». Une somme
impressionnante, qui est allouée à deux organisations
de protection de l'enfance. Autant dire que l'opération
est magnifiquement réussie, incriticable, et que tout le
monde est content.
Enfin presque. Parce qu'il est temps de le dire: ces
vaches sont immondes. Comme ont été odieux les ours
plastifiés des rues de Zurich. Des surgissements criards,
des insultes esthétiques, des zébrures vulgaires dans le
paysage urbain. La fibre de verre portée en étendard, le
coloriage mis à la portée des caniches.
Est-ce par cela que nos villes veulent désormais se
distinguer, après toutes les autres? Sommes-nous
condamnés à voir, chaque été, ces horreurs surgir sur
nos trottoirs sous le prétexte qu'elles font rire les
enfants et photographier les Japonais? Est-ce qu'un
machin plastique qui donne envie de jouer à coco-bidet
promeut le tourisme? Le doute est permis.
Sans compter le sentiment de gaspillage d'énergie. Les
vaches genevoises ont obtenu la bienveillance des
institutions publiques et le financement de plus de 70
mécènes prestigieux. Imaginons le résultat de cette
mobilisation si l'on n'avait pas imposé le bovidé aux
créateurs, si toute cette force avait été mise au service
d'un vrai soutien à une exposition d'art contemporain.
Elle aussi aurait pu réjouir les enfants et les Japonais,
puis se terminer sur une vente aux enchères.
Les promoteurs de la Cow Parade assurent qu'ils
n'avaient pas de réelle prétention artistique? C'est bien
ce qu'on leur reproche. Quand on a une énergie
pareille, pourquoi ne pas préférer l'art à la décoration,
le puissant au joli, le fort au rigolo, la création au
coloriage.
Les bovidés n'auront pas réussi à cacher la forêt:
Genève est une ville sans exposition d'envergure. Un
manque qui reste criant. Et vachement triste.

Ariane Dayer

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