À Genève, le culte se monnaie à 2000 balles
Le 31 décembre, des privés sont condamnés à louer la cathédrale
pour y donner un culte. A cause d'une sacrée sanisette.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Partout dans le monde, au soir du 31 décembre, des cultes et des
messes sont célébrés. Même Genève la calviniste a connu, l'an
dernier, «un moment de foi extraordinaire». Et c'est pourtant «le roi
des athées» qui le dit, comme il se surnomme lui-même, à savoir
Frédéric Hohl, grand ordonnateur des nuits genevoises et de ses
festivités. Or, cette année, même si en 2004 la cathédrale s'est
remplie «d'environ 3000 personnes – plus sans doute que de
nombreuses autres cérémonies durant toute l'année – et qu'ils étaient
ensuite 4000 à faire la fête», dixit Hohl, et même si le pasteur William
McComish est prêt à superviser la manifestation, l'édifice restera
fermé. A moins que les organisateurs ne déboursent la modique
somme d'environ 2000 francs pour le louer. L'accès à Dieu payant?
Les initiateurs fulminent.
A l'origine de la querelle: une sanisette. Oui, ce lieu d'aisance destiné
à soulager les vicissitudes du corps, eh bien, l'an dernier, au soir du
31 décembre, la sanisette la plus proche de la cathédrale est restée
close, même à ceux qui auraient vendu père et mère pour s'y rendre.
La raison? Une panne électrique qui menaçait d'enfermer ad vitam
eternam le premier pisse-froid venu, le patron des toilettes publiques
étant à l'île Maurice, et impossible à joindre, et ses employés de
surcroît n'ayant pas trouvé de solution de remplacement. Au grand
dam de Hubert Schneebeli, vice-président du conseil de la paroisse
Saint-Pierre, «les personnes «dans le besoin» se sont trompées de
porte» et certains sont même allés jusqu'à se soulager aux abords du
lieu saint, «une véritable catastrophe». Assez pour convaincre la
paroisse «qui a déjà un agenda chargé en décembre», de ne pas
organiser, cette année, de culte le 31 à minuit. «Cette célébration,
c'est bien, c'est festif, c'est social, mais le culte, le vrai, le religieux,
souligne-t-il, aura lieu le lendemain, dimanche 1er janvier. En faire un
la veille au soir, ce serait doublonner.»
A moins que... Car, si les voies du Seigneur sont impénétrables, elles
n'en sont pas moins sensibles à l'argument pécuniaire. Les
organisateurs ayant, comme ils disent, «rué dans les brancards» et
pesté contre la paroisse, ont finalement obtenu que le conseil étudie
à nouveau la question. La commission Saint-Pierre a proposé de
mettre la cathédrale à leur disposition pour la modique somme de
quelque 2000 francs. Solution qui suggère ce commentaire à Frédéric
Hohl: «La cathédrale s'animera le 31 décembre au soir, c'est une
bonne nouvelle. Mais c'est un comble que ce soit à des privés, et de
surcroît athées, de devoir se battre pour qu'un culte ait lieu et qu'ils
doivent en plus payer pour l'organiser.» Mais la clé du dénouement
est peut-être ailleurs. A Genève, la paix dans les esprits passe par les
sanisettes: la voirie assure mordicus que, «au soir du 31 décembre,
quoi qu'il arrive, des toilettes propres est accueillantes seront à la
disposition de tous». De quoi détendre les paroissiens de Saint-Pierre
et donner raison à Calvin. Pour lui, mortels «ne font que ramper sur la
terre comme des petits vers». En quête de sanisettes.