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LE PORTRAIT

Pascale Tissot, la victime oubliée

Elle buvait un verre dans un bar de Bali lorsque la bombe a
explosé. La jeune femme brûlée sur tout le corps n'a jamais reçu
un seul message, un seul franc des autorités.

TEXTE: FLORENCE PERRET
COLLABORATION: ARIANE DAYER

«Je rentre à l'hôtel ou je vais juste boire quelque chose? Allez, je
vais boire quelque chose!»
Le bar dans lequel elle entre peu après 22h30 ne lui est pas
inconnu. Pascale Tissot y est déjà venue il y a deux ans. Nous
sommes le 12 octobre 2002. La Suissesse est à Kuta, haut-lieu
des nightclubbers de l'île, et «assez partante pour faire la fête».
Surtout que depuis trois semaines qu'elle est à Bali après un long
périple en Asie, la Suissesse n'est pas sortie une seule fois. Elle a
acheté des habits «super blancs» histoire d'épater sa famille qui
arrive le surlendemain («Après l'attentat, pour être noire, j'étais
bien noire!», ironise-t-elle). Le Français avec qui elle a débuté la
soirée est rentré se coucher. C'est donc seule qu'elle s'engouffre
au fond de la salle, commande un verre et sort son «super
anglais» pour discuter avec un Australien. Vingt minutes passent.
Soudain, une détonation, puis une deuxième dix secondes plus
tard. Pascale est soulevée, «éjectée» par le souffle de
l'explosion. A «quatre pattes» sur le sol. Elle n'y voit plus rien.
Panique. On la piétine. Elle essaie de se relever, s'agrippe à la
première personne qu'elle sent, une jeune femme
vraisemblablement, la suit pas à pas («dans le bon sens,
autrement je ne serai pas là») et se retrouve dans la rue. «Un
carnage.» Trou noir. La fumée est dense. «Je ne voyais plus, je
n'entendais plus rien.» Un homme la tire sur le côté. Des gens
hurlent. Pascale crie au secours. En français. Une Brésilienne
accourt, l'aide à se relever, l'assied sur sa mobylette et roule à
plein gaz vers la permanence, à 15 minutes de là. La douleur?
Pascale ne la sent plus: «A un moment donné, je pense que c'est
trop profond. Maintenant, quand je me vois, je me dis mais
comment…?» Départ à l'hôpital militaire. Les brancards
s'alignent, «la boucherie». Elle demande un portable, appelle sa
tante, articule trois phrases qui l'étonnent encore aujourd'hui:
«Je vais mourir, je suis toute brûlée, appelle le CHUV!» Elle
réclame pour ses mains des bassines d'eau qu'on lui refuse,
engueule les infirmières, attend, s'énerve, attend encore. Dix
heures avant d'avoir un premier médicament. Répète «100 000
fois» la même chose: «Comment est mon visage?» Un Australien,
dans le brancard d'à-côté: «Ça va, ça va, t'inquiète pas».
Où l'on apprend que c'est un miracle
si Pascale est toujours en vie

Un an et demi plus tard, dans sa cuisine toute verdoyante,
Pascale Tissot, 31 ans, pointe ses mains vers elle-même, lance
un «merci quoi!» et éclate de rire. Un rire qui résonnera souvent
au cours de l'entretien. La jeune femme se souvient de chaque
seconde du cauchemar jusqu'à ce que la Rega la «shoote aux
médic'» à son départ de Bali de longues heures plus tard. Son
visage paraît détendu, son ton presque détaché. Comme
quelqu'un qui n'a ni l'envie ni l'intention d'analyser ce qui lui est
arrivé («J'ai de la haine mais je peux rien faire»). Comme
quelqu'un qui, malgré le poids des événements, veut assumer
(«J'ai un caractère qui m'aide bien aussi»). Quelqu'un surtout qui
à force d'encaisser les coups a appris à les recevoir («Quand il y
a quelque chose qui arrive, c'est sur moi que ça tombe. Je suis
un peu le Caliméro de la famille»). Pascale, très secrète pour ce
qui touche sa vie privée, se fend d'un nouveau rire. Le sol vibre:
sous la table, ses pieds ne cessent de s'agiter. Une trahison à
son calme apparent, au masque avenant qu'elle tient à offrir.
Oui, Pascale, qui aurait pu mourir comme 200 autres personnes,
est toujours jolie.
Un miracle. La femme au corps de sportive a été brûlée aux 2e et
3e degrés sur 60% de son corps, a perdu une oreille, a failli être
amputée de son bras droit, a subi dix opérations de greffes de
peau au cours des six mois passés au Centre des brûlés du
CHUV: «J'avais envie de mourir. Pendant des mois, je regardais
les aiguilles tourner». Intubée, Pascale ne pouvait pas parler: «Ils
m'avaient fait des cartons avec l'alphabet. Ils me disaient des
lettres et je clignais des yeux pour essayer de faire un mot, une
phrase». La patiente a subi des anesthésies générales tous les
deux jours pour les pansements; a fait des complications, des
rejets de greffes, une embolie pulmonaire puis une hémorragie
doublée d'une dénutrition qui ont fait craindre aux médecins le
pire. 40% de chance de survie.

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