Philippe Robert, mon échevelé
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Philippe Robert, mon échevelé, mon ébouriffé, ma
tristesse, je récapitule: tu diriges le Lycée Denis-de-
Rougemont à Neuchâtel. Les élèves mâles qui y
entrent en première année sont par tradition soumis à
un bizutage qui consiste à se faire raser le crâne par
leurs aînés. Tout cela se faisait jusqu'ici évidemment
hors les murs, par crainte des punitions, le bizutage
étant interdit.
Eh bien pas cette année.
Cette année, le bizutage se fait dans la cour de l'école,
sous ta haute autorité. «Notre but était de transformer
cette coupe de cheveux sauvage et traumatisante pour
certains en une sorte de fête», expliques-tu. Alors tu
t'es décidé à installer un «salon de coiffure» dans la
cour du lycée et les nouveaux s'y sont fait tondre et
tout cela s'est bien sûr passé en musique pour faire
plus joyeux et tout le monde salue cette bonne idée de
bon type que tu as eue là.
Pas moi.
Moi je crois encore qu'un directeur d'école peut être un
bon type, mais qu'il est avant tout un directeur d'école.
Raser quelqu'un contre son gré, ou de gré forcé,
représente légalement une atteinte à l'intégrité
physique, c'est-à-dire une violation fondamentale des
droits de l'homme. Je comprends mal qu'un directeur
d'école puisse imaginer qu'il suffise d'y adjoindre un air
de musique pour la rendre légale et acceptable. Je
comprends mal qu'un directeur d'école puisse imaginer
qu'il suffise d'y inviter la presse pour la rendre
honorable. Je ne comprends absolument pas qu'un
directeur d'école bafoue à ce point, sous prétexte de
«rite initiatique», la loi et les droits de l'homme.
Philippe Robert, mon hirsute, mon dépeigné, mon
hérissé, je précise au surplus que seuls les mâles sont
bizutés sous ton autorité. Mais ce ne doit pas être bien
grave non plus, ce déni d'égalité, n'est-ce pas? Dans ta
vision du rite initiatique sans doute et du passage de
l'enfance à l'adolescence, on n'initie que les garçons
tandis que les filles sont faites pour être jolies
seulement et infantes et spectatrices.
Philippe Robert, mon dépeigné, je dois dire avec
tristesse que je ne partage pas cette vision du monde.